Bichain d'hier à aujourd'hui

Petite histoire de BICHAIN

ou Bichain d’hier à aujourd’hui

 (texte  de Roland Sabatté)

 

Ecrire l’histoire du village n’est pas chose facile faute d’archives et de documents.

On sait seulement, depuis peu, que le premier village se trouvait dans la vallée sur une élévation de terrain, protégée des inondations et appelée fort justement « La Motte Bignot ». L’endroit était connu. Souvent les charrues y remontaient des blocs de pierres, des morceaux de tuiles. Par endroits, la terre était noire et des traces de fossés y subsistaient, signes d’une occupation antérieure.

On en fut certain quand, dans les années soixante-dix, les sablières décapèrent le terrain. On découvrit alors, sur un hectare environ, les fondations d’un village doté de grandes constructions rectangulaires, de fours à céramique, nécropole que les archéologues sénonais identifièrent comme datant de l’époque mérovingienne. Faute de temps et l’époque étant très connue, le site ne fut pas étudié.

Sans aucun doute, il s’agissait des premiers biBchonniers qui, devenant plus nombreux et à l’étroit dans une vallée en grande partie inondée l’hiver, décidèrent de partir et de venir s’installer à l’emplacement actuel. Celui-ci ne fut pas choisi par hasard : assez éloigné de la rivière et de ses inconvénients, disposant de l’eau, tout près de la voie romaine et avec, surtout, de l’autre côté, un vaste plateau à défricher.

En quelle année, on ne sait pas, mais c’est ainsi que le village prit son départ au bas des pentes, tout autour du petit vallon, quelques fois ruisseau, qui descend de Chevinois. Au fil des années, en s’agrandissant, il se forma une petite communauté assez importante qui vécut d’une manière presque autonome.

Au début du 20ème siècle, on y trouvait un corps de sapeurs pompiers, une boulangerie, deux épiceries débits de boissons et de tabac, un maréchal-ferrant, un tonnelier, un sabotier, un pressoir et des marchands ambulants. Il y avait même « l’usine ». C’est ainsi que les anciens appelaient pompeusement le petit atelier que le maréchal ferrant avait créé rue du Lavoir et où il fabriquait des semoirs à grains. Employant trois ou quatre ouvriers, il ne survécut pas à la guerre 14-18.

Le corps de sapeurs pompiers avait été dissous quelques années auparavant et les sapeurs intégrés à celui de Villeneuve. La boulangerie s’arrêta aux alentours de 1930, les épiceries dans les années 60-70 et les artisans n’eurent pas de successeurs.

L’habitat du village forme un ensemble assez hétéroclite regroupant tous les âges. Les maisons les plus anciennes (18ème siècle, peut-être un peu plus âgées), reconnaissables aux saillies qu’elles forment sur la chaussée, subsistent principalement aux deux extrémités de la rue Saint Jean, au milieu de la rue Notre Dame, dans la première partie étroite et sinueuse de la rue Verrine (une rue dont on ne s’explique toujours pas le nom). Construites avec des matériaux du pays : pierres et grès ramassés dans les champs, « talopes » parpaings d’argile et de paille de seigle séchés au soleil, elles ont été maintes fois transformées et ne ressemblent plus à leur destination première : loger une famille de tout petits paysans vivant péniblement de quelques champs, de quelques animaux (vache ou chèvres) que l’on conduisait à la belle saison, pâturer au pays bas alors couvert de prés.

Autour d’une petite cour, deux pièces d’habitation. A côté d’une étable où logeaient côte à côte la vache, l’âne ou le mulet, un grenier à foin au-dessus, au fond une petite grange (une « vinée »), petit local pour la cuve à vendanges.

Au siècle suivant, si la disposition des lieux reste la même, les animaux toujours à côté des pièces d’habitation, ces dernières passeront à trois, les étables et les écuries seront séparées, les granges plus hautes, les portails avec des arrondis en brique s’orneront de lettres en fer forgé aux initiales des propriétaires.

L’agriculture a commencé sa mutation avec l’arrivée du cheval remplaçant l’âne ou le mulet. Beaucoup plus fort, capable de tirer une charrue en terre difficile comme c’était le cas en pays bas, c’est le cheval qui a permis de défricher les prés et de les mettre en culture, d’y introduire les céréales et la prairie artificielle, plus productives. Davantage de récoltes et d’animaux à loger a donc amené la construction de bâtiments plus grands.

Au cours de ce siècle, plusieurs évènements vont marquer et modifier la vie du village. Ce fut d’abord la démolition de la petite chapelle construite au milieu de la chaussée au carrefour de la Rue Saint Jean et de la rue Notre Dame, laquelle lui doit son nom. Comme vestige, il ne reste que la cloche au-dessus de la porte d’entrée du foyer rural.

Ensuite, le plus important, la construction du chemin de fer. Elle nécessita plusieurs années de travaux et une main-d’œuvre nombreuse. Le territoire fut coupé en deux, délimitant plus nettement pays bas et pays haut, le paysage transformé. Chaque chemin eut droit à son passage à niveau et à son garde-barrière. Ensuite, après l’arrivée triomphale de la première locomotive à vapeur, le chemin de fer devint la grande distraction des villageois qui voyaient pour la première fois la machine remplacer le cheval. L’époque moderne commençait.

Quelques années plus tard, le lavoir. En effet, c’est en canalisant dans les fouilles creusées parallèlement à la voie, les eaux des sources de Villeneuve et en les conduisant à l’Yonne sur la commune voisine, que l’on pu construire deux lavoirs : celui de Bichain et celui de La Brosse. Ce dernier, situé loin du pays, peu utilisé fut démoli dans les années 40. Il en reste quelques pierres après le passage à niveau du Saut du Mouton. Le nôtre, très fréquenté jusque dans les années 50, fut victime, comme tous, du lave-linge. Mais, par bonheur, même s’il a mal vieilli, il est toujours là !

Si elle fut moins spectaculaire que celle du chemin de fer, la construction du lavoir eut, sur le plan social, une grande importance. Elle permit aux femmes de sortir de la maison et de la routine quotidienne, de se retrouver entre elles dans un endroit bien à elles où les hommes n’étaient pas admis, d’échanger les nouvelles. Lieu de rencontre et aussi piscine improvisée : les enfants venaient y barboter en cachette le dimanche ou le soir quand les laveuses avaient fini leur journée.

A la fin du siècle, une véritable catastrophe de phylloxéra s’abattit sur la vigne et la fit disparaître en quelques années. Le vignoble était alors très important, il s’étendait tout autour du village, de chaque côté de la route de Villeneuve, de celle de Chevinois, du chemin de Brise-Vent et par endroits sur le plateau. On trouvait aussi de la vigne à l’intérieur du village sur les murs exposés au soleil.

Replanté ensuite mais sur une surface beaucoup plus réduite avec des plants américains résistants mais qui donnaient un vin acide, concurrencé par le pommier moins exigeant en main-d’œuvre, le vignoble déclina progressivement avec la disparition des anciens et finit par disparaître dans les années 70-80. On en trouve aussi les traces sur les registres de l’état civil au cours du 19e siècle : on se déclare vigneron ou cultivateur-vigneron.

Avec l’instauration, en 1937, des congés payés, une nouvelle période débute pour le village : celle des résidences secondaires. En plus des charmes de la campagne, les Parisiens découvrent une société rurale qui n’a guère évolué depuis le début du siècle, tout un petit monde laborieux ne ménageant ni son temps ni sa peine : les personnes âgées s’en allant sitôt la moisson terminée glaner quelques poignées d’épis pour le repas du soir des volailles, le rétameur et sa roulotte installés sur la place du village, le ramasseur de peaux de lapins parcourant les rues en criant pour signaler son passage, sa voisine, vieille dame toujours habillée de noir s’en allant deux fois par semaine au marché de Montereau avec ses paniers et son vélo vendre les œufs ramassés au village,  le laitier qui, 365 jours par an, à 7 heures l’été et 7 heures 30 l’hiver, réveille les retardataires en manipulant ses bidons de ferraille.

Personnage pittoresque avec son grand chapeau et son manteau à capeline pour le protéger des intempéries, le laitier avait droit à la « goutte » pour le faire patienter quand la fermière en retard n’avait pas fini la traite et aux « roulés » la semaine de Pâques. Vieille tradition, chaque fermière lui donnait une douzaine d’œufs en guise d’étrennes.

Au printemps, les « Mais », jeunes conifères enrubannés posés par les garçons, décoraient les façades des maisons des jeunes filles à marier. Fin août, quand la dernière voiture gerbière rentrait à la ferme, elle était surmontée d’un rameau de feuillage et d’un bouquet pour faire savoir que la moisson était terminée.

Malgré un exode rural lent et continu et les vides causés par la guerre 1914-1918, on dénombrait encore à Bichain, 19 cultivateurs, les plus importants avec quatre chevaux et une dizaine de vaches laitières, les plus petits avec un cheval et une ou deux vaches. En tout, un cheptel assez impressionnant : une quarantaine de chevaux et une centaine de vaches, sans compter les lapins et les volailles innombrables présents dans presque tous les foyers, compléments indispensables du jardin.

Parmi les cultivateurs restants, neuf d’entre eux les plus âgés et les plus petits formaient une catégorie à part qui mérite quelques lignes : ils s’appelaient Edmond BACHELET, Alphonse CHARRIER, Georges DROMIGNY, Armand DUMANT, Albert FLEUREAU, Octave LEJARD, Alfred PREIGNARD, Henri SERDIN, Camille VIVIEN. Surnommés « les bricoliers », ils terminaient leur carrière de la même manière et guère plus riches que lorsqu’ils l’avaient commencée une cinquantaine d’années plus tôt : un cheval, une charrue, une herse, une voiture gerbière pour cultiver environ une dizaine d’arpents de terre et quelques vignes.

Derniers acteurs d’une époque révolue, ils comptaient encore en arpents, 150 ans après leur suppression officielle, autant par tradition et habitude que par commodité. L’arpent (42 ares) correspondait mieux aux surfaces des parcelles qui étaient alors très petites. L’arpent disparut avec eux et le remembrement en 1950.

A la déclaration de guerre, il n’y avait encore à Bichain que deux voitures automobiles, aussi, c’est à pied ou en voiture à cheval que les habitants, en 1940, vont prendre le chemin de l’exode.

Quelques mois plus tôt, la mobilisation générale avait vidé le pays. Tous les hommes entre 20 et 45 ans étaient partis, les plus jeunes affectés aux garnisons de l’Est, les plus anciens à la garde du pont de MISY.

Début juin, les mauvaises nouvelles s’accumulent, les réfugiés arrivent de plus en plus nombreux. Alors que les troupes allemandes approchent, un bataillon de légionnaires arrive au village et prend position sur les bords de l’Yonne. Craignant le danger, les Bichonniers partent le soir même sans savoir au juste où ils vont. Pris ensuite dans l’immense cohue où se mêlent civils et militaires, les meilleurs marcheurs atteindront la Loire, les autres n’iront pas jusque là, rejoints avant par les premiers chars allemands. Ce n'est que quelques jours plus tard, fatigués et déprimés, qu’ils pourront revenir au village où de mauvaises surprises les attendent. Beaucoup de maisons ont été pillées, les animaux de basse-cour ont disparu, le bétail abandonné se promène un peu partout. Commencent alors comme partout, des années noires, la pénurie s’installe et s’aggrave avec des réquisitions allemandes de plus en plus lourdes, des hivers rigoureux où les blés gèlent. Si sur le plan alimentaire on se débrouille avec le jardin et le moulin à café reconverti en moulin à farine, c’est plus difficile pour le reste.

L’été 44 est très mouvementé. Afin d’éviter les sabotages, tous les hommes entre 18 et 60 ans sont réquisitionnés et patrouillent de nuit deux par deux le long des voies ferrées, lesquelles sont devenues, de jour, la cible préférée des aviateurs américains. En juillet, un habitant est arrêté et déporté en Allemagne, en août, deux résistants sont tués lors de combats de la libération : un à MISY et un à MAROLLES SUR SEINE.

Malgré la fin de l’occupation, l’hiver 44-45, froid et neigeux, est le plus pénible de tous. Les moyens de transport manquent, la pénurie est toujours là, la guerre continue et on est sans nouvelles de toux ceux qui sont encore en Allemagne.

Ce n’est que fin mai 1945, avec le retour des derniers prisonniers de guerre, qu’arrive la fin des épreuves. Un retour échelonné, discret, par l’unique train du soir dans l’uniforme kaki pisseux et démodé de 1939. Après six ans d’absence, un peu désorientés, ils retrouvent un pays qui a changé. Les jeunes ont grandi, beaucoup d’anciens ont disparu.

Aussitôt la situation économique améliorée, les années d’après guerre verront l’automobile se développer rapidement et les résidences secondaires se multiplier. La « fermette » est très recherchée, de nombreuses maisons restées vides depuis la disparition des anciens sont restaurées. Il y a au village : deux maçons, un plâtrier, un peintre en bâtiment. Bichain s’anime les week-ends et pendant les vacances.

L’agriculture, elle aussi, évolue. Les petites exploitations disparaissent, les premiers tracteurs font leur apparition. Pour le cheval, vieux compagnon de route, c’est le début de la fin, les vaches et les lapins suivront quelques années plus tard, la physionomie du village change : plus de laitier, de marchand de volailles, de ramassage de peaux de lapin.

Après être passé de la prairie naturelle à la terre labourée, le pays bas va connaître un siècle et demi plus tard, une seconde mutation beaucoup plus grave : l’exploitation des sablières commence.

Partant de l’Yonne sur la commune voisine et remontant la vallée en une dizaine d’années, elle laisse après son passage, un paysage bouleversé, méconnaissable où la nature peine à retrouver ses droits, un paysage désormais voué aux loisirs.

Un nouveau changement s’est produit, une nouvelle époque a commencé à partir des années 80. Ce sont les franciliens, jeunes couples pour la plupart, qui viennent s’installer au village tout en conservant leur emploi en région parisienne. Bichain devient ainsi tout doucement un village dortoir.

D’année en année, à mesure que se construisent les pavillons, le village s’agrandit. Il rejoint maintenant le bourg à moins que ce ne soit l’inverse. On ne voit plus très bien où il commence. Mais si les habitants sont plus nombreux, plus jeunes, ce ne sont plus des Bichonniers. On ne se connaît plus guère, le mode de vie a changé, la ruralité disparaît.

Une page est tournée !

(Bichain en 1936)